Words on the Word

Assumption of Our Lady

Apocalypse 11:19a, 12:1-6a, 10ab: Un grand signe parut dans le ciel.
1 Corinthiens 15:20-27a: Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort.
Luc 1:39-56: Il renverse les puissants de leurs trônes.

Le dogme de l’Assomption, tout en n’ayant été défini qu’en 1950, est présent dans la réflexion, la spiritualité et l’iconographie chrétiennes depuis l’Antiquité. Les artistes de la Renaissance l’ont peint avec délice. Connaissez-vous le beau tableau d’El Greco, conçu pour l’église de St Dominique à Tolède en 1577? La Vierge, rayonnante de jeunesse, balance élégamment sur une mince nouvelle lune, entourée en bas par de charmants putti tandis que d’autres ordres angéliques, plus éthériques, l’attirent d’en haut. Marie étend ses bras dans un geste d’adoration qui indique au même temps (et c’est touchant) un décontenancement humain qui dit: ‘Je ne comprends pas bien ce qui m’arrive, mais qu’importe: je me laisse faire.’ Le tout est admirable et profondément vrai; mais au même temps l’idée qu’une telle image de l’Assomption nous inspire est fausse. Le sujet représenté est si exceptionnel, si raréfié qu’il semble n’avoir rien à voir avec ma petite vie à moi, si évidemment, parfois douloureusement, terre-à-terre. Le message de la fête vise pourtant le contraire. Ce que nous admirons dans l’Assomption de Marie est un reflet de notre vocation propre, une réalité que nous espérons un jour partager.

Quand Pie XII proclama le dogme de l’Assomption, il l’entendit comme un sursum corda pour un monde qui, cinq ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, était traumatisé par ses plaies encore saignantes, apeuré devant l’émergence d’un nouvel ordre global, sans repères. Le but de l’Église, révélateur de son coeur maternel, était de réveiller l’espérance. Dans son discours sur la Place S Pierre, le pape prononça ces mots:

A tant d’âmes inquiètes et angoissées, triste partage d’un âge troublé et agité, âmes qui ne croient plus à la bonté de la vie, mais, comme contraintes, en acceptent seulement le moment présent, l’enfant humble et ignorée de Nazareth, maintenant glorieuse dans le ciel, ouvrira des horizons plus hauts et les encouragera à contempler à quel destin fut élevée Celle qui, choisie pour être la Mère du Verbe, accueillit docilement la parole du Seigneur.

Si l’Assomption porte un remède à l’angoisse du coeur humain, c’est bien parce qu’elle nous concerne intimement; que la Vierge est pour nous, comme Jean-Baptiste le fut pour Jésus, précurseur. Elle court devant nous pour préparer le chemin, rendre droit le sentier.

Sur la modalité de l’Assomption, l’Église est pudique. Le document officiel déclare seulement ‘que Marie, l’Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste.’ La lune, les étoiles, les processions d’anges chères aux peintres n’y figurent pas; elles proviennent des prophéties bibliques, comme celle de notre première lecture, qui prédisent le couronnement de Marie. Mais tout cela est interprétation et décor. Le coeur du dogme est net, tranchant: Celle qui, par anticipation de la rédemption du Christ, fut préservée du péché et qui librement accueillit le Verbe pour qu’en elle il prît chair, était sortie de la logique de corruption. La mort n’avait sur elle aucune emprise; ainsi, tout naturellement, elle s’en passa pour passer directement, dans l’intégralité de son être, à la vie éternelle.

Ce que nous contemplons dans la Vierge de l’Assomption n’est pas une destinée excentrique; c’est le prototype de l’humanité comme Dieu l’a conçue dès le début, avant la déchirure du péché dont la mort est la trace principale. L’anomalie, Frères et Soeur, c’est notre condition mortelle. La norme, c’est l’immortalité. Et si le fond de notre âme se rebelle avec révulsion contre la mort, si la pensée de la mort provoque en nous une colère, c’est juste et bon. La mort est un scandale terrible; un scandale, pourtant, qu’avec la résurrection du Christ notre Dieu a perdu son aiguillon. La mort qui, avant, fut comme un mur compact au terme de l’existence, se révèle maintenant une transition. La Pâque du Seigneur a ouvert dans ce mur une porte qui mène à la vie. La Vierge y est passée et maintient la porte grand-ouverte pour que nous y passions, nous aussi. Bien sûr, nous ne sommes pas, comme elle, immaculés; mais nos macules sont lavées dans le Sang de l’Agneau. Nous n’avons donc rien à craindre; notre honte est guérie. Il faut juste apprendre à faire confiance et suivre l’exemple de Celle dont la vie est la preuve de ce que jadis, encore ‘enfant humble et ignorée de Nazareth’, elle chanta: que Dieu disperse les superbes et renverse les puissants, même l’ennemi glacial qui semble de tous le plus superbe, le plus puissant: la mort. Celui-là, le Christ l’a mis sous ses pieds.

Dans un grand texte, Marie Noël, poète des profondeurs, imagine la lamentation d’Ève à Adam après la chute. L’innocence de son propos révèle tragiquement la perte subie, la blessure infligée. Ève s’écrie: ‘Adam! Adam! nous avons brisé la ronde, / ô fols! nous avons cassé le fil de Dieu… / La chaîne de l’amour s’est rompue au milieu / Et nous sommes tombés sur la pierre du monde.’ L’Assomption de Marie proclame une réparation sur tous les plans: nos pieds ne heurtent plus fatalement la pierre du monde; la chaîne de l’amour, une chaîne libératrice, est restaurée; le fil de Dieu court à nouveau, entier, aussi vif que la plume du scribe, composant une tapisserie de salut; la ronde a repris. Dansons donc, ayant retrouvé notre dignité d’enfants; levons nos yeux vers le signe apparu dans le ciel. La patrie nous appelle. Notre Mère nous y attend. Ainsi soit-il.

Share