Ord Om ordet

3. søndag i advent

Isaïe 35:1-6a, 10: Ceux qu’a libérés le Seigneur reviennent, couronnés de joie.
Jacques 5:7-10: Voyez le cultivateur.
Matthieu 11:2-11: Es-tu celui qui doit venir?

L’homme qui, dans la tradition latine, nous appelons le Baptiste est invoqué dans l’Orient chrétien sous le titre de προδρόμος, le Précurseur. Sa carrière, c’était bien cela: courir devant pour préparer les chemins, les coeurs, les intelligences d’Israël afin qu’à l’épiphanie du Seigneur tout soit prêt. Quand le Verbe incarné passait encore inaperçu au milieu des gens, une Présence cachée, Jean perçait déjà le secret de sa mission: ‘Voici l’agneau de Dieu, qui porte le péché du monde’—car c’est en le portant, en le faisant sien, que Jésus l’enlève. Jean semble avoir tout compris dès le début. Parmi les cartes de voeux qui circulent pendant le temps de Noël, nous repérerons peut-être le beau tableau de Murillo, le maître du Baroque espagnol, qui nous montre Jean comme un enfant charmant, grassouillet, rayonnant de bonheur en embrassant un petit agneau blanc tout fait de douceur comme si c’était un compagnon de jeu. Qui n’aimerait pas avoir un regard sur les mystères de la rédemption aussi chargé de paix sublime, d’inébranlable équanimité?

Frères et soeurs, ne laissons-nous pas séduire par des idéalisations faciles qui voudraient ainsi faire du récit biblique un joli compte de fées! La vraie histoire du salut est dense, complexe, souvent obscure, comme le sont nos vies; et c’est par ces qualités qu’elle nous parle avec autorité, l’autorité de quelqu’un qui a vraiment vécu. Prenons au sérieux le récit profondément pathétique que nous livre l’évangile d’aujourd’hui. Là, le Précurseur ne court plus. Il languit en prison, victime d’une débâcle sordide causée par la vanité d’un homme faible et la jalousie d’une femme altière qui seront bientôt traduites par le caprice d’une fillette. La voix qui une fois criait dans le désert, réveillant les esprits; eh bien, il est longtemps qu’elle s’est tue. Au delà d’un cercle d’intimes, on l’a oubliée comme on finit toujours par oublier les prophètes. Et la vie continue.

La voix de Jean le Baptiste n’était pas quelque chose d’accidentel, réductible à une activité qu’il était libre soit d’exercer, soit de laisser. Sa voix, c’était lui-même, le fond de son être, son identité. Répondant aux lévites qui demandèrent, ‘Qui es-tu?’, Jean disait: ‘Je suis la voix de celui qui crie dans le désert’. On n’a qu’à penser aux déclarations de Jésus, ‘Je suis la vie, la résurrection, la porte, la vigne’, pour mesurer la force de cette parole: ‘Je suis la voix’. Or, une voix incarnée, faite pour proclamer mais réduite au silence, que fait-elle? Elle s’interroge, et cela avec une intensité furieuse. Jean, dont toute la vie depuis le sein de sa mère avait été centrée sur Jésus, qui avait quitté tout, qui, pour que Jésus grandisse s’était diminué au point de devenir, juste, parole; ce Jean se demande: ‘Me suis-je trompé après tout? Ai-je gaspillé ma vie pour rien? Les choix sur lesquels j’ai bâti mon existence, furent-ils des illusions?’ Qui d’entre nous, frères et soeurs, n’a jamais connu ce genre de questionnement angoissé, la nuit, peut-être, entre 3h e 4h, l’heure qu’Ingmar Bergman appelait l’heure du loup, quand l’agneau nous semble un allié dérisoire.

La question de Jean, pourtant, ne reste pas sans réponse. Et ce qu’il entend n’est pas un faible bêlement. C’est une proclamation du lion de Judah, sûr de ses victoires. Notons l’approche de Jésus qui, pour rassurer Jean, n’a pas recours à de la sensiblerie. Sa riposte peut paraître brusque. Il dit, ‘Ouvre un peu tes yeux! Sors de ta prison intérieure, à laquelle tu seul as les clefs, pour regarder les choses comme elles sont: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent. Alors, ça veut dire quoi?’ L’évangile ne nous ramène pas à la cellule sombre de la prison hérodienne. Elle ne nous dit pas la suite. Mais nous connaissons suffisamment Jean pour nous la reconstruire de manière responsable. En fait, le Précurseur nous l’a prédite: ‘Quant à l’ami de l’époux’, disait-il naguère à Aïnone, près de Salim, où l’eau fut abondante, ‘il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie: elle est parfaite.’ Jean a fini par comprendre que, non, il ne s’était pas fait duper; qu’il avait fait ce qu’il avait à faire; qu’il n’était qu’un roseau agité par le vent mais l’ami de l’époux, habillé et prêt pour le festin de noces, libre d’une liberté intérieure qu’aucun roi ridicule ne peut contraindre.

Ce troisième dimanche de l’avent nous invite à la joie. Voici donc que Jean bondit devant nous pour nous montrer comment la trouver, comment la garder, comment la faire fructifier. Il faut sortir de nos myopies, regarder au-delà de nos blessures, ne pas céder à la tristesse (ou à ce genre de dépression spécifiquement monastique que les pères appelaient acédie). Il faut entraîner nos oreilles à entendre la voix du Seigneur, qui souvent ne parle pas fort, nos yeux à reconnaître les signes de son avènement. Car le royaume de Dieu est en pleine gestation au milieu de nous. La joie, l’authentique, non pas la feinte qui s’achète sur Amazon, est à notre portée. Le rose de l’aurore nous oriente si seulement nous voulons nous réveiller et quitter le royaume de la nuit. Les pèlerins qu’Isaïe a vus revenir à Sion avec des cris de fête, couronnés de joie, étaient les mêmes qui avaient connus une triste captivité. La source de leur joie était précisément le fait que le Seigneur les avait libérés. Joignons-nous à leur compagnie pour chanter, nous aussi, notre propre cantique, irremplaçablement nouveau, de joie. Amen.

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